Le petit plus...






Le fruit défendu

Pour achever ce trio coquin, voici un dernier texte, totalement inédit, écrit sur le thème du chocolat et clin d'oeil à mes amis gourmands : Une petite cantate. Il s'agit d'une nouvelle de 10 000 signes...  dont le contenu n'est pas pour les enfants... Moins de 18 ans, passez votre chemin !
Bonne lecture aux grands !


Une petite cantate



Au bout d’une route tortueuse, sur un promontoire que de grands sapins cachaient aux regards, se dressait, modeste et splendide, le monastère des sœurs bénédictines. Des rubans de brume, semblables à de grands serpents paresseux, embrassaient les hauts murs blancs, qui cachaient la vie des sœurs au commun des mortels. Ils étaient pourtant bien peu nombreux, les courageux qui grimpaient jusque-là, et tout bonnement fous lorsque l’hiver couvrait la montagne. De novembre à mars, le monastère se repliait sur lui-même, coupé du monde, loin d’une société qu’il ne comprenait plus. Elles étaient dix encore, à avoir épousé la foi plutôt qu’un solide paysan des environs ou un fringuant monsieur de la ville. Dix sœurs sans âge, soudées par une vie difficile, une vie de travail et de privation. L’une d’elle, la plus âgée d’après les rides profondes qui marquaient son visage et la peau tavelée de ses mains, dirigeait ce tout petit monde avec tendresse, la plupart du temps, et fermeté, dès qu’un danger lui semblait pointer le museau. Mère Sophie connaissait les faiblesses de ses condisciples et veillait au délicat équilibre de leur entente.
Elle portait un regard particulièrement attentif à la plus jeune d’entre elles, sœur Sandrine, car elle la savait plus fragile. Sœur Sandrine, de son vrai nom Cindy, était entrée dans les ordres à peine quelques mois plus tôt, poussée par une mère dévote. Celle-ci, après avoir élevé cinq garçons turbulents, ne savait que faire de la petite dernière. Les aînés ayant dilapidé la future dot de leur cadette sur les tables de jeu, il avait été décidé de la mettre au couvent. Autant dire que Cindy n’avait pas vraiment la vocation, mais elle était docile et avait pris le voile sans rechigner, sans une larme, non plus, pour sa famille si peu aimante. Son seul regret avait été d’abandonner son prénom, qui la faisait rêver, plus jeune, à un destin d’étoile hollywoodienne. « Sandrine, ça fait plus sérieux. Et plus français. »,
Pour occuper sa jeune recrue, la mère supérieure lui avait tout d’abord confié le potager : les beaux légumes qui en résultaient ravirent les sœurs, dont aucune n’avait la main verte. Hélas, rapidement, elles s’aperçurent que certains fruits n’arrivaient jamais jusqu’au réfectoire… Les premières fraises si attendues, les rouges groseilles tant désirées, les belles cerises du mois de juin disparaissaient étrangement. Sœur Sandrine, interrogée, accusait les merles moqueurs. Un beau jour, une tâche sanglante sur sa collerette la désigna cependant comme coupable.
« Oh la gourmande ! La menteuse ! Quelle honte, sœur Sandrine ! Ne savez-vous pas que l’enfer est promis aux pêcheurs ? »
Après qu’elle eût chanté en pénitence un nombre impressionnant de cantiques, recluse dans la solitude de sa cellule, on l’envoya à la bibliothèque. Jamais elle ne fut aussi bien rangée, propre et brillante que les premières semaines, faisant le bonheur des sœurs, peu enclines à manier le plumeau. Mais, très vite, la poussière revint, le désordre s’installa de nouveau et Mère Sophie s’inquiéta. Après quelques heures d’espionnage, le problème lui apparut dans toute son horreur : sœur Sandrine lisait ! Or, chacun le sait, les femmes qui lisent sont dangereuses. Vous vous étonnez peut-être de la présence dans cette bibliothèque de livres délictueux ? Elle avait été constituée par sœur Marie-Anne, qui collectionnait les bibles et bréviaires du monde entier, ce qui permettait à tout un chacune de lire les saintes paroles en ourdou, en bambara ou en quechua selon l’humeur. Au grand dam de Mère Sophie, qui en fit la découverte, sœur Marie-Anne lui avait caché sa passion coupable pour les romans vampiriques et c’est avec consternation qu’une caisse complète d’ouvrages peu recommandables fut découverte. Sœur Sandrine achevait justement une série palpitante quand Mère Sophie arracha de ses mains le dernier tome.
« La reine des damnés ! Ma pauvre petite ! Mais qu’avez-vous fait ? L’enfer vous guette, sœur Sandrine, l’enfer vous guette ! »
En désespoir de cause, et après un nouvel isolement accompagné d’une quantité non négligeable de cantiques, Sandrine fut affectée aux cuisines, sous la direction de sœur Silvie, qui devait surveiller son apprentie si gourmande. Les sœurs furent enchantées de l’arrivée aux fourneaux de la jeunette : il était malheureusement de notoriété publique que sœur Silvie ne savait pas cuisiner. Sa seule réussite résidait dans les la soupe et, bien que fort imaginative en ce domaine, la sœur cuisinière n’arrivait pas à préparer quoique ce soit d’autre. Après des années de potage, été comme hiver, la petite communauté fut donc immensément soulagée de voir apparaître rôtis, gratins et soufflés appétissants. Sœur Sandrine avait un don tout particulier pour la pâtisserie et, en particulier, le chocolat. Suite à une fournée savoureuse de madeleines cacaotées, Mère Sophie fut prise d’une inspiration soudaine : les finances du couvent étaient au plus mal, la réfection du toit et la pingrerie des donateurs avaient entamé leurs économies. Or la sœur ingénieuse savait que les produits issus des couvents avaient la côte. Pourquoi ne pas vendre ces petits gâteaux aux touristes de passage ? Un peu de publicité dans la vallée et le tour était joué ! Sœur Nadia fut donc chargée d’aller planter un panneau sur la route passante, en contrebas du monastère. Elle opéra de nuit, terrorisée à l’idée de rencontre un homme et refusa tout net de faire la caissière, préférant s’enfermer pour l’été dans sa cellule. Sœur Cécile fut désignée pour s’occuper des comptes ce qui valut à toutes de nombreux ronchonnements car, quoique très douée, sœur Cécile préférait de loin la tranquillité du jardin d’ornement. Mère Sophie ne céda pas, arguant que sœur Agnès, au passé trouble, était trop bourrue et sœur Paule bien trop désordonnée. Bref, les moules furent commandés, la production lancée et les madeleines du couvent devinrent vite célèbres. Il faut dire que sœur Sandrine les fourrait de chocolat… Imaginez une madeleine dorée, moelleuse, gonflée à souhait et dont le cœur cachait du chocolat fondant…
Elles connurent un tel succès que le démon de la gourmandise, Exquiluth, finit par en avoir vent. Curieux, il goûta une de ces merveilles… et tomba sous le charme. Ce secret caché que renfermaient les biscuits charnus devint son obsession et il ne fut pas long à venir rôder autour du couvent. Empêché d’entrer, il sonda cependant les esprits des sœurs afin de trouver la gourmande cuisinière. Attiré comme un aimant par les pensées coupables, il s’amusa des méfaits de sœur Maëlig qui fumait en cachette sous un buisson, de sœur Arnaudine qui ronflait bruyamment dans l'office et de sœur Véronique, qui vidait en douce la bouteille de vin de messe. Il ne s’attarda pas cependant à tenter ces esprits pervertis et dirigea ses tentacules démoniaques vers les cuisines, où sœur Sandrine enfournait ses petites merveilles. Il ne pouvait la voir, les joues roses et de petites boucles s’échappant de sa cornette, le tablier taché de brun ; Il sentait cependant son plaisir, le même que celui qu’elle se créait le soir, à l’abri des regards, en jouant de ses doigts pour atteindre la petite mort. Le démon, émoustillé, acheva de fondre pour la jeune nonne lorsqu’elle lécha avec application chacun de ses doigts trempés de sucre et de chocolat. Il resta caché sous le mur d’enceinte jusqu’au soir, incapable de rompre la connexion malgré le travail qui l’attendait. Il était chargé par son supérieur de tenter les vieilles dames du pays dont la gourmandise affirmée faisait des candidates idéales à la damnation éternelle. Bien que le temps où sœur Sandrine serait prête à franchir la porte de l’enfer sembla lointain, il décida de la conquérir.
La nuit tombée, il prit l’apparence d’un chat noir et sous cette forme, put entrer dans le couvent. Se glissant dans la cellule de la jeune femme avec discrétion, il l’observa s’adonner à un rituel coupable. Elle s’était déshabillée lentement et, allongée sur son petit lit de fer, elle caressait doucement ses seins généreux. Titillant ses tétons, elle gémit, puis ses mains descendirent doucement vers son ventre, ses doigts s’enfoncèrent dans sa toison blonde et bouclée pour entrouvrir ses lèvres et exciter ses chairs si sensibles. Elle maîtrisait parfaitement cette cantate-là et la montée du plaisir fut rapide lorsqu’elle joua du doigt dans son sexe. Le chat-démon semblait lui aussi prêt à bondir, mais il préféra pénétrer son esprit et y faire naître des images brûlantes, qu’elle n’aurait pas imaginées elle-même. Des corps se mélangeant, la sueur coulant sur le dos d’un homme musculeux, des jambes enserrant des reins virils, des mains de femme, ses propres mains lui griffant les épaules au moment où… sœur Sandrine rouvrit les yeux, haletante, soudain perturbée par la tournure que prenait cette petite cérémonie coutumière. Jamais elle n’avait conçu de telles choses et l’innocence de son jeu solitaire lui sembla avoir disparu, comme si elle avait été temporairement possédée. Inquiète de ce débordement, elle résolut de s’en ouvrir à Mère Sophie, quoiqu’il lui en coûte.
La réaction de la mère supérieure fut pire que la tempête qui avait emporté le toit de la grange.
« L’enfer, tu connaîtras l’enfer ! »
Sa voix résonnait sous la voûte de la chapelle, glaçant d’effroi sœur Sandrine.
« L’enfer t’est promis ! »
Figée, frigorifiée, la jeune femme avait la tête en feu, imaginant déjà les flammes qui la brûleraient, la dévoreraient dans une souffrance éternelle.
« Tu grilleras dans le feu du démon ! »
Les pics de glace, qui lui transperçaient la poitrine sous les imprécations de mère Sophie, semblèrent fondre tout à coup à l’évocation du démon. Un autre feu, doux et puissant, envahit ses reins, créant une vague qui remonta dans son ventre et rosit ses joues. Alors que mère Sophie hurlait, comme en transe, deux tentacules s’enroulèrent autour des chevilles de Sandrine, sans violence, l’enveloppant, remontant dans une tendre caresse vers ses cuisses, effleurant ses fesses, ouvrant le chemin vers son secret et, comme ses doigts avaient si souvent œuvré, fourrageaient dans ses boucles avant de s’immiscer tendrement dans son intimité. Telle une hampe puissante, un des tentacules la pénétra, se gonflant, l’emplissant, la comblant. Statufiée, brûlante, Sandrine sentit la puissance du plaisir l’emporter dans un cri, un cri de jouissance dont seul l’écho témoigne encore aujourd’hui, après que la faille ouverte sous ses pieds l’eut engloutie.

Finalement, l’enfer se révéla bien plus intéressant que le petit couvent.



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